Les arts du spectacle (musique, danse, contes populaires, marionnettes et théâtre) occupent une place importante dans la société palestinienne. Dans une société très durement éprouvée telle que celle de Gaza, ces spectacles ont plusieurs fonctions : distraire et faire oublier l’espace de quelques instants un quotidien extrêmement difficile ; soigner les blessures physiques et psychologiques provoquées par la guerre ; résister par la culture à l’occupant israélien. Ces arts témoignent donc à la fois d’un sentiment identitaire très affirmé dans la société palestinienne et d’une forte résilience.
Ces pratiques artistiques jouent également un rôle essentiel dans la transmission intergénérationnelle. Dans un contexte où les déplacements, les destructions et la disparition de nombreux lieux culturels fragilisent les cadres habituels de transmission, les artistes deviennent eux-mêmes des passeurs de mémoire et de culture. Chansons, danses, récits, théâtre et spectacles de marionnettes permettent aux enfants et aux jeunes de rester en contact avec une histoire et une culture communes. Ils contribuent ainsi à maintenir une continuité culturelle, mais à recréer aussi des formes de lien social et de partage dans une société palestinienne profondément bouleversée.
Musique, danse et chanson
Les instruments de musique palestiniens ne diffèrent pas de ceux des régions et pays arabes environnants. On y trouve des instruments traditionnels tels que l’oud (ʿūd), une sorte de luth oriental, le qānūn (cithare sur table trapézoïdale jouée avec des onglets), la flûte en roseau (nāy), le tambourin avec ou sans cymbales (duff et riqq), la darbouka, tambour en forme de coupe joué avec les mains (ṭabla), auxquels s’ajoutent aujourd’hui des instruments de tradition occidentale, notamment le violon et la guitare.
Le Conservatoire national de musique Edward Saïd possédait un centre à Gaza qui a été détruit (cf. fiche n° 93), ce qui n’a pas empêché certains de ses professeurs de poursuivre leur activité en se déplaçant avec leurs élèves, d’un camp de réfugiés à un autre, au milieu des ruines et parfois sous les bombes. Parmi eux, Ahmed Abu Amsha, guitariste et pédagogue, sillonne les camps de déplacés pour continuer à enseigner : « Il n’y a pas assez d’instruments », explique-t-il, « alors je trouve des guitares cassées et je les répare. Et avec du plastique on fabrique des nāy, ce sont des sortes de flûtes. On n’a pas de papier ou de tableau pour leur apprendre les notes : les enfants apprennent à l’oreille[1]. ». Ce musicien a même composé une chanson qu’il chante avec ses élèves en imitant le son des drones omniprésents dans le ciel de Gaza. Un autre musicien de Gaza, Mohand Al Ashram, utilise lui aussi, dans ses cours sous la tente, le son des drones pour apprendre les notes de musique à ses élèves.
La résilience des Palestiniens s’exprime également en chansons. Fouad Khader, musicien, coordinateur du conservatoire Edward Saïd de Gaza, et Morgane M. Tréheux, chanteuse et art-thérapeute de la voix, en France, l’expriment bien dans un dialogue chanté destiné aux enfants de Gaza. De son côté, une jeune femme comme Rolla Dalloul, en enseignant la guitare et le chant à des enfants traumatisés par les bombardements, les déplacements et les destructions, donne un autre exemple de la fonction thérapeutique de la musique.
Le rap est lui aussi bien présent aujourd’hui dans la société palestinienne, représenté, entre autres, par le rappeur gazaoui Ayman Mghame, aujourd’hui réfugié en France grâce au programme PAUSE qui soutient des scientifiques et artistes en exil[2], et par MC Abdul qui, dès l’âge de 12 ans, témoignait de l’injustice infligée aux Palestiniens, de leur détresse mais aussi et surtout de leur résistance et de leur résilience[3]. L’une de ses chansons The Pen and the sword a été composée au début des bombardements israéliens de 2023, avec ce refrain : « I’ll remind them that the pen is greater than the sword/ Remind them every time it’s greater than the sword/ Education we defend is gonna save the world » [je leur rappelle que la plume est plus importante que l’épée/leur rappelle sans cesse qu’elle est plus importante que l’épée/l’éducation que nous défendons sauvera le monde].
La dabkeh est la danse populaire par excellence dans toute la région du Proche-Orient (Palestine, Liban, Syrie, Jordanie). En Palestine, cette danse accompagnée de chants, exécutée lors des fêtes, des manifestations ou sur scène, devient un outil de résistance à l’occupation et un moyen d’affirmer l’identité palestinienne. Les danseurs portent la keffieh palestinienne, symbole de la lutte contre l’occupation, en coiffe ou en écharpe et, par certains aspects, cette danse n’est pas sans évoquer une forme de combat. La dabkeh palestinienne a été inscrite sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, lors de la 18e session du comité international gouvernemental pour la préservation du patrimoine culturel immatériel qui s’est tenu à Koson, au Botswana, du 4 au 9 décembre 2023[4]. Après le 7 octobre 2023, le caractère de résistance de cette danse s’est encore renforcé. Bashar Al-Belbessy, un jeune chorégraphe palestinien de Gaza, a continué de dispenser sa formation, au milieu des ruines, à de jeunes garçons et filles : « Quand il y a des bombardements israéliens, le lendemain nous dansons sur les décombres et les destructions », affirme-t-il dans un reportage filmé dans lequel on peut aussi voir la tournée de sa troupe dans plus de seize villes françaises en juin-juillet 2023[5].
Hakawāti et marionnettistes
Dès le Moyen Âge, dans la plupart des sociétés arabo-musulmanes, des conteurs (ḥakawātī) transmettaient oralement des épopées ou romans populaires dans les cafés ou sur les places publiques. C’est ainsi que se sont répandus les Contes des 1 001 nuits, le Roman de Antar et Abla, le Roman de Baybars, les anecdotes de Juḥā et bien d’autres. Certains contes étaient mis par écrit, ne serait-ce que sous forme de notes, mais le conteur se sentait libre de rajouter des commentaires et de faire participer son public. Il existe souvent, par conséquent, plusieurs versions d’une même histoire et cette tradition se perpétue jusqu’à nos jours.
Depuis octobre 2023, plusieurs ḥakawātī sillonnent les quartiers populaires et les camps de réfugiés à Gaza pour distraire les enfants et les aider à surmonter leurs traumatismes[6]. Leur message est également politique car il parle aux enfants de leur histoire et de leur terre, renforçant ainsi leur sentiment d’appartenir à leur pays : la Palestine.
Depuis une vingtaine d’années, les spectacles de marionnettes sont également fréquents à Gaza et, comme les autres arts du spectacle, ils reflètent l’esprit de résistance des Palestiniens mais aussi leurs espoirs de construire un avenir meilleur. En 2021, déjà, le théâtre de marionnettes ou Maison de l’art de Gaza avait été entièrement détruit par un bombardement de l’armée israélienne[7]. Durant le blocus et les bombardements de 2023-2025, Yousef Al Hindi, fondateur de « Camp theatre in Gaza » a sillonné les allées des camps de déplacés avec un théâtre de marionnettes sur le dos. Des marionnettes qu’il a confectionnées lui-même avec des matériaux de fortune tels que des pansements, des boîtes de conserve, des bouts de tissus, de plastique ou de carton.
Mahdi Kryra est lui aussi artiste, marionnettiste autodidacte de Gaza, et fondateur d’une troupe de marionnettes appelée Khayyout. À William Marquez, journaliste de BBC News Mundo, il déclarait le 1er novembre 2024 : « Les enfants de ma nation avaient un besoin urgent de cet art incroyable et merveilleux. Quand la marionnette apparaît, les murmures et les rires commencent. Un garçon ou une fille vient saluer l’un des personnages… et nous embrassons tous le ciel avec joie. »
Théâtre
Le théâtre dans sa forme occidentale est apparu en Palestine à la fin du XIXe siècle avec le développement des missions religieuses, puis dans la première moitié du XXe siècle, au cours de la période mandataire. Après 1948 et la création de l’État d’Israël, le théâtre palestinien a très rapidement revêtu un caractère nationaliste et résistant.
L’un des exemples de son essor à Gaza, est celui du « Theater for Everybody » [Théâtre pour tous] fondé dans la dernière décennie du XXe siècle, par les comédiens Hossam Al-Madhoum et Jamal Al-Rozzi. Cette troupe s’est donnée pour mission, outre la création de pièces jouées par des comédiens professionnels, l’organisation d’ateliers de thérapie par le théâtre, destinés en particulier aux enfants. Dès cette époque-là, le Theater for Everybody a noué des relations étroites avec le Théâtre du Public, compagnie de théâtre belge, basée à Liège, qui s’est rendue à Gaza à plusieurs reprises. Tant qu’il vivait à Gaza, Hossam Al-Madhoum a surtout raconté dans ses pièces les conditions de vie très difficiles des habitants de cette ville. Exilé en Égypte, après le 7 octobre 2023, il continue aujourd’hui de dénoncer le sort inhumain réservé à ses compatriotes, tout en élargissant son propos à une réflexion politique et à une analyse des processus mis en place par le gouvernement israélien pour nier jusqu’à leur existence même[8].
Créé à peu près à la même époque, à Gaza, l’association à but non lucratif, appelée Ayyām al-Masraḥ (Les Journées du Théâtre), qui fait partie du Theater Day Productions (TDP, travaille essentiellement avec et pour les enfants et jeunes adultes. Après le 7 octobre 2023, son théâtre a été détruit et plusieurs de ses membres ont perdu leur logement ce qui ne les pas empêchés de continuer à organiser des ateliers de théâtre dans les abris et camps de déplacés[9].
La Basma Society for Culture and Art (Jamʿiyyat Basma li-l-Thaqāfa wa l-Funūn), fondée en 1994 et soutenue par l’UNESCO au travers de son International Fund for Cultural Diversity (IFCD), est une autre association culturelle de Gaza qui exerçait avant octobre 2023 une activité théâtrale et de formation à l’intention des enfants, des adolescents et des femmes[10]. Après le 7 octobre cette association a continué à organiser des activités artistiques à des fins thérapeutiques, destinées aux enfants déplacés et à leurs familles[11].
Bibliographie
El Sakka Abaher, « Le théâtre dans la société palestinienne », Horizons maghrébins. Le droit à la mémoire, 2007, n° 57, p. 49-57.
Monterescu Daniel, Schickler Miriam, « Marginalité créative. La scène alternative judéo-arabe de Tel Aviv à Jaffa », Ethnologie française, n° 45(2), 2015, p. 293-308.
UNESCO, « UNESCO provides psychosocial support to children and youth in Gaza through art therapy, cultural, and artistic activities », 12 décembre 2024.
Sources iconographiques

Le guitariste Ahmed Abu Amsha et ses élèves dans les camps de déplacés. © Euronews (11-08-2025)

Le rappeur MC Abdul chantant The Pen and the sword (2023) dans les ruines de Gaza. © MC Abdul.

La troupe du chorégraphe Bashar Al-Belbessy dansant la dabkeh. © Gaza Stories 2023.

Le ḥakawātī Suleiman Abu Odeh devant son public à Gaza. © Gaza Stories 2019.


Les marionnettes de Mahdy Krira et leur public au milieu des ruines de Gaza.

Youssef al-Hindi dans un camp de déplacés, son théâtre de marionnettes sur le dos. © Camp Theater Fundraiser

Youssef est le nom donné par Youssef Al Hindi à sa marionnette en hommage à un petit Gazaoui âgé de 7 ans tué dans les bombardements israéliens. © Extrait du film d’Iyad Alasttal, « Pour l’honneur de Gaza » (2025).
Sources vidéo
La série « Gaza stories » présente, sous la direction du cinéaste gazaoui Iyad Alasttal, plus de 200 courtes vidéos sur la vie quotidienne et artistique à Gaza, avant et après le 7 octobre 2023.
[1] « Récit – À Gaza, le conservatoire Edward-Saïd est détruit, mais les cours de musique se poursuivent tant bien que mal », Radio Classique, 4 juillet 2025.
[2] « La musique pour survivre. Ayman, rappeur », La Déferlante/YouTube, 23 juillet 2025 ; et « Ma mère a enterré seule son fils », Politis, 21 juillet 2026.
[4] « La dabkeh, danse traditionnelle en Palestine », site de l’UNESCO.
[5] « Bashar, de la pharmacie au dabké », Gaza Stories/YouTube, 6 octobre 2023.
[6] « Palestinian storytellers bring joy to Gaza’s children amid war », Al Jazeera English/YouTube, 20 décembre 2023 ; ;« El Hakawati- Le conteur », Gaza Stories/YouTube, 4 octobre 2019.
[7] À Gaza, Israël massacre les marionnettes », Gaza Stories/YouTube, 2 juillet 2012.
[8] Carmelo Virone, « Hossam Al-Madhoum. Je vous écris de Gaza sous les bombes », site de l’université de Liège, 18 juin 2026.
[9] Theatre Day Productions, 13 avril 2026 ; « Theatre Day Productions », site DARPE, 21 mars 2025.
[10] « Gaza’s Rising Stars Unleash Their Artistic Potential Through Theater », site de l’Unesco, 12 janvier 2022 ; https://basmaorg.org/ar
[11] https://www.facebook.com/basamaorg/videos
Gaza Histoire vous propose de citer ce billet de la manière suivante :

