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Reconstruire le patrimoine détruit?

Article rédigé par Danièle Voldman

Ce que les guerres du XXe siècle nous apprennent sur la reconstruction du patrimoine gazaoui

Dans cet article, Danièle Voldman s’appuie sur l’histoire des reconstructions passées (deux guerres mondiales, guerres du Liban et de Yougoslavie) pour éclairer les enjeux de la reconstruction du patrimoine de Gaza. Elle identifie cinq questions clés : qui dirige les travaux (public/privé, statut politique de Gaza), que faire des décombres, que reconstruire en priorité (infrastructures ou logements), quelle place pour la population dans les décisions, et qui finance. Elle oppose ensuite deux conceptions de la reconstruction patrimoniale — rebâtir « à l’identique » (comme le pont de Mostar) ou consolider et restaurer sans chercher à reconstituer à l’identique (comme la cathédrale de Reims) — et souligne que le patrimoine, bien que minoritaire dans le volume total des destructions à Gaza (0,32 % selon l’UNESCO), porte une charge mémorielle et symbolique essentielle, rendant sa restauration particulièrement délicate.

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Photographie : Wael Shehab / PUI 2026

Notre inventaire des destructions patrimoniales subies par Gaza — très étendues, souvent répétées, sur un territoire relativement petit — comprend, en une sorte de sous-texte, une réflexion sur leur reconstruction. Nous pensons en effet que de ce point de vue, les reconstructeurs peuvent se servir des leçons du passé, celles des nombreuses guerres ayant touché le monde, pour penser le présent. Ainsi, l’expérience des deux guerres mondiales ou plus près de nous les guerres libanaises ou yougoslaves de la fin du XXe siècle peuvent éclairer notre réflexion. Un retour sur les différentes expériences connues montre que malgré la continuation de la guerre et des destructions, les prévisions précoces des reconstructions ont toujours permis d’aider et de raccourcir peu ou prou la durée des futures opérations.

Plusieurs questions de nature différente mais qui dépendent les uns des autres se posent à propos des reconstructions.

La première concerne la prise en charge de la direction des travaux.  Ce qui pour Gaza est indissociable de la connaissance ou de la possible anticipation de son futur statut (occupation israélienne, place respective de l’Autorité palestinienne et du Hamas dans le gouvernement, possibilité d’organisation d’élections, position des « techniciens », ingénieurs, architectes, urbanistes dans le processus de décision…). Les places respectives du privé ou du public dans les chantiers sont également un enjeu déterminant, mais presque toujours imbriquées. Ainsi, même dans le cas d’un État centralisé comme en France dans les années 1920, l’après Première guerre mondiale a fait une large place au privé, des propriétaires décidant malgré la loi de quand, comment et avec qui ils allaient reconstruire leur bien. De même, au Liban, malgré la faiblesse de l’État et la force de la société foncière Solidere, constituée pour la reconstruction du centre de Beyrouth, les propositions publiques ont pu en parti être prises en compte. Néanmoins, contrairement à l’importance des décisions privées, dans le cas d’une reconstruction dirigée par l’État, prévaut presque toujours l’idée du bien public et donc l’obligation pour les sinistrés d’attendre un plan général à la fois financier et technique comme le choix des entreprises pour commencer les travaux.

Deuxièmement, que faire des décombres et qui s’en occupe ? Au-delà même des aspects techniques du traitement des gravats, leur destination implique des choix importants (rehaussement d’une partie du centre ville comme au Havre après 1945, construction d’un morceau de quartier bâti par remblaiement de la mer comme à Beyrouth en 1994…).  Là encore est-ce que ne sont déblayés que les espaces utiles à tout le monde au détriment de l’urgence décrétée par l’initiative privée ? Ces opérations sont liées au nettoyage des mines et des munitions non éclatées qui requièrent l’intervention d’un personnel spécialisé et hautement qualifié. Par ailleurs, un rapport de l’ONU de l’automne 2026 a récemment insisté sur le risque que les opérations de déblaiement s’accompagnent d’une destruction des preuves de crimes de guerre perpétrés par les belligérants, particulièrement dans le cas d’arasement de charniers.

Troisièmement, qu’est-ce qu’on reconstruit et comment ? La priorité doit-elle être donnée aux infrastructures (routes, usines, agriculture, réseaux d’eau et d’électricité…) ou au retour des déplacés et aux logements, provisoires ou pérennes ? Ce qui implique, quatrièmement, des choix concernant la place occupée par la population, sa participation sollicitée, acceptée ou refusée aux décisions. Dans le cas de la domination du secteur public, les instances dirigeantes, municipales ou autres, se proclament responsables des dommages et donc promulguent une loi de protection et d’indemnisation de la part de la population atteinte, appelée désormais « sinistrée ».

Cinquièmement, la question cruciale du financement (le gouvernement du pays détruit, ses pays alliés, les instances et les institutions internationales, un emprunt local, international, des participations individuelles, mécennat…) ? Qui a intérêt à financer l’énorme coût de la reconstruction ? Dans quels buts ? Un bon exemple est fourni par le projet du président des États-Unis Donald Trump de transformer Gaza en riviera de luxe. Dans ce cas, les financements sont strictement liés au type de travaux décidés par le bailleur.

Toutes ces interrogations doivent être adaptées à la question du patrimoine. Tout d’abord parce qu’à Gaza, il ne concerne même pas 1% du volume des destructions (0,32%, selon une estimation de l’UNESCO), ce qui ne peut manquer d’orienter les priorités et donner raison aux partisans du relèvement des ruines immédiatement nécessaires à la population. Par ailleurs, plus que tout autre zone atteinte, le patrimoine est porteur d’histoire, de mémoire, de tradition, d’usage, d’un sens immatériel, toutes choses justement visées par les destructeurs. Deux grandes conceptions divisent théoriciens, ingénieurs et architectes face à la destruction. Les uns estiment qu’il faut rebâtir « à l’identique » ce qui a été détruit, l’âme se trouvant dans les formes et les matériaux repris pierre sur pierre. Parmi bien d’autres exemples, c’est ce qui a présidé à la reconstruction du pont de la ville de Mostar en Bosnie. Merveille de l’architecture ottomane du XVIe siècle, il joignait les parties est et ouest de la ville au dessus de la rivière Neretva. Sa destruction en 1993 était aussi le symbole de la division de la ville entre groupes ennemis, Serbes et Bosniaques, même si la ligne de front ne passait pas de part et d’autre de la rivière. mais un peu plus à l’ouest le long d’une large avenue dénommée Bulevard. Sa reconstruction minutieuse par des ouvriers éminemment qualifiés, avec des pierres venues des mêmes carrières turques qu’au XVIe siècle a été pensée et financée par les instances internationales comme le symbole de la paix retrouvée et de la réconciliation des belligérants. Que le pont tout neuf n’ait pas joué ce rôle donne aux partisans du non-emploi du mot et de la pratique de reconstruction des arguments de poids.

En effet, un autre courant de réflexion estime que ce qui est détruit ne peut pas pour des raisons à la fois techniques et théoriques être reconstruit. Tout juste, bien que cela soit essentiel, peut-on circonscrire les ruines, les consolider, les surveiller et les aménager pour qu’elles ne se dégradent pas plus. Mise à part la position maximaliste consistant à laisser les ruines en l’état pour que ne s’efface pas le souvenir de la destruction, c’est la solution la plus courante qui a été adoptée à travers le monde. De ce point de vue, il ne faudrait pas parler de reconstruction mais plutôt de restauration, de réparation, de remise en état antérieur ou de sauvegarde. Un bon exemple est fourni par la cathédrale de Reims dont la charpente en bois avait brulé à la suite de bombardements pendant la Première guerre. Après d’assez longs débats, au sein du conseil municipal et au niveau national, la charpente a été entièrement refaite en béton, dont l’usage se généralisait dans la construction au cours des années 1920. En béton, certes, mais les madriers tout neufs portent les tracs des nervures de bois qu’auraient portés les anciens brûlés. L’illusion espère être parfaite. En revanche, la statuaire de la façade a été minutieusement réparée, redonnant le sourire à son célèbre ange.

À Gaza, comme ailleurs, la restauration du patrimoine atteint par la guerre demande une conjonction de plusieurs facteurs sans doute difficiles à réunir : un certain consensus politique, la reconnaissance de l’importance de tout le patrimoine, incluant toutes les périodes de l’Antiquité à nos jours, l’accès libre à diverses sources de financement, l’adhésion de la population au différents projets, l’acceptation des propositions d’aide internationale… Une gageure.

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